L'April a pour objectif la démocratisation et la libre diffusion des logiciels. Quelles sont les valeurs du logiciel libre ? Pour l'April, le développement du libre serait donc avant tout un enjeu idéologique et non pratique ?

axcAlix Cazenave (AXC) : Les valeurs du logiciel libre sont le partage des savoirs et la citoyenneté numérique, soit la possibilité pour chacun d'être maître de son destin dans le numérique. Pour cela il faut donner à tous les utilisateurs le moyen de contrôler, plutôt que d'être contrôlé par leur ordinateur. Cela touche donc à la fois l'aspect collaboratif, mais aussi la capacité de contrôle. L'informatique est de plus en plus présent dans nos vies et c'est pour cette raison qu'il est important de promouvoir et de démocratiser le libre.

fcouchetFrédéric Couchet (FC) : Le positionnement de l'April a toujours été avant tout philosophique et sociétal. En revanche d'autres associations sont davantage portées sur les enjeux techniques, marketing, juridiques, économiques ou politiques du libre. Comme la recherche scientifique, l'informatique repose sur la connaissance et doit être ouvert. Les impacts bénéfiques techniques ou économiques ne sont que des effets de bord supplémentaires. A ce titre l'April s'inscrit davantage dans la lignée de la tendance Free Software Foundation qu'Open Source.

Comment les droits d'un citoyen qui n'est pas informaticien peuvent-ils être assurés ; sans connaissance, quel est le but de la maîtrise directe de la machine ?

FC : Le principe du logiciel propriétaire est la confiance à une entreprise qui vend une boîte noire. Il est impossible d'avoir accès au fonctionnement du logiciel indépendamment de toute connaissance informatique. Dans le cadre du logiciel libre, des entreprises ou des communautés livrent des logiciels transparents où l'accès au code source est garanti. Certes pour 90% des gens cela n'a pas grand sens, mais savoir que des développeurs et des entreprises existent reporte la confiance sur un réseau complet et non sur un seul acteur. Si il y a des failles dans un logiciel libre, elles seront découvertes très vite. Dans des logiciels propriétaires l'on n'apprend que bien après que des routeurs étaient pourvus de backdoors. Avec le libre la confiance est démultipliée, répartie et repose sur une approbation par les pairs qui peuvent être spécialisés en sécurité informatique, en algorithme ou en protection de la vie privée. Également de plus en plus les gens contribuent et apprennent à le faire. Cela peut se faire sur des choses simples : traduire, répertorier un bug, faire des requêtes. Le modèle repose sur les besoins des utilisateurs et non sur les besoins économiques d'une société.

AXC : L'existence d'une communauté et non d'une société unique fait que la revue du code n'est pas guidée par un intérêt particulier. Le logiciel libre repose sur un modèle où l'utilisateur est beaucoup plus associé au développement du logiciel. Une telle approche permet de mieux appréhender l'environnement informatique. Cela va inciter les utilisateurs à avoir une meilleure maîtrise, chose qu'ils ne peuvent pas avoir avec la boîte noire qu'est le logiciel propriétaire. Avec le libre, l'ordinateur ne peut rien interdire à l'utilisateur.

Comment les hommes politique sont réceptifs à un tel discours, auquel il paraît dur de s'opposer ?

AXC : Globalement dans la classe politique et au niveau des pouvoirs politiques on peut distinguer 3 catégories de personnes :

  • Ceux qui ne s'en occupent pas pour diverses raisons
  • Ceux qui sont sur un modèle ancien, figé et conservateur. Ce qui ne vient pas d'une entreprise porteuse de marque et conforme aux canons capitalistes n'est pas porteur.
  • Ceux qui voient qu'il y a de nouveaux modèles économiques viables et actifs, et surtout qui comprennent ce que signifie vivre dans la « société de l'information ».

On en revient donc toujours à une opposition entre économie de rente, usage fonctionnel de l'ordinateur d'un côté et mise en avant du partage des savoirs de l'autre côté. Il n'y a pas de clivage gauche – droite clair et net, mais comme le logiciel libre bouscule les concepts, il est généralement plus difficile pour une majorité de le soutenir que pour l'opposition. Curieusement, il n'y a même pas de clivage générationnel.

FC : À cela on peut rajouter que la logique globale du logiciel libre, pourtant ancienne, est mal comprise. Dans le développement informatique, la légende voulait que pour réussir un vaste projet il fallait une organisation détaillée et structurée de type cathédrale. Le logiciel libre, qui s'est construit sur un modèle bazar de développement, a surclassé le logiciel propriétaire. Avec l'arrivée d'internet, le libre arrive à gérer des projets de taille monstrueuse supérieurs aux projets des entreprises propriétaires. Le modèle du logiciel libre est donc clairement celui de l'avenir.

Il est normal que les hommes politiques, qui ont prouvé leurs limites sur les débats techniques et technologiques tels les brevets, DADVSI ou HADOPI, soient en retard. On est dans une phase changeante, aggravée par la crise. Il s'agit de montrer que le modèle d'entreprise propriétaire n'est pas viable sur le long terme et surtout pas en informatique. Avoir tout le code dans les mains d'une seule entreprise n'est pas possible.

Qu'est ce que vous entendez par entreprise : est-ce une structure fermée ou hiérarchisée ? Après tout dans le libre également il y a une structure qui se constitue pour arbitrer des projets par exemple.

FC : Cela dépend des projets : certains sont à forte verticalité ; mais elle est basée sur la compétence. Dans une entreprise informatique, une SSII, souvent les chefs de projets ne comprennent pas l'informatique. Cela génère des oppositions avec les développeurs et freine le développement. Dans le monde du logiciel libre, cela va se faire au gré des contributions et sur un critère fonctionnel. Dans un cas la hiérarchie sera basée sur la compétence et sur l'apport, alors que dans l'entreprise cela se fera sur son organisation interne.

AXC : Plus le projet est gros et plus le modèle bazar est pertinent. Les meilleures contributions doivent émerger sans que la hiérarchie arbitraire ne soit un obstacle. Dans le logiciel libre l'interaction se fait entre les utilisateurs, les développeurs communautaires bénévoles et les développeurs que des entreprises payent pour un projet précis. Tout cela constitue l'écosystème du libre qui assure la pérennité du projet une fois que l'entreprise n'est plus intéressée.

Quelle est l'action concrète de l'April ?

FC : L'April a deux grands axes d'action :

  • la promotion
  • la défense du logiciel libre

L'association a été crée en 1996 et seule la branche promotion existait. Nous visons en priorité les relais d'opinion (étudiants, entreprises, journalistes, collectivités) ou les grandes structures (espaces public numériques). Nous incitons ces relais ou leurs financiers à apprendre l'informatique et non à utiliser directement des logiciels propriétaires. Pour les actions de sensibilisation du grand public, cela peut se traduire par des partenariats et des conférences en mobilisant les groupes d'utilisateurs locaux.

Depuis 1999-2000 avec le Livre Vert de la Commission Européenne sur le brevet logiciel a commencé l'activité de défense contre les projets menaçant le libre directement ou indirectement.

AXC : Malgré tous ses avantages (souveraineté, indépendance économique, maîtrise de l'environnement, liberté sans intrusion, bénéfice sociétal, partage des savoirs) et son succès économique le logiciel libre dérange, parce qu'il bouscule des modèles anciens générateurs d'argent et de pouvoir. Ainsi du jour au lendemain la directive brevets logiciels apparaît, de même que la directive EUCD. Tout cela va contre la libre circulation de l'information, favorise le contrôle de l'usage privé et tend vers une recentralisation de la distribution de l'information. Le logiciel libre est victime de cette volonté d'abolition du système pair à pair qui constitue l'internet. L'ambition de contrôle affaiblit le libre et est en contradiction avec ses valeurs.

DADVSI et EUCD vont au delà du contrôle commercial, elles visent le contrôle de l'usage privé : empêcher l'information de circuler et les renvoyer à un serveur distant. La plupart du temps ceux qui promeuvent ces lois sont pleins de bonnes intentions telles que le respect des droits d'auteur. C'est la même chose pour HADOPI.

L'opposition par rapport à la loi HADOPI se fait-elle sur une base éthique ou y a-t-il de vraies menaces dans la loi pour le logiciel libre ?

AXC : La loi HADOPI prévoit des mouchards filtrants pour tous les citoyens titulaires d'un abonnement internet ; c'est ontologiquement incompatible avec le logiciel libre. Du renvoi d'information sans la volonté de l'utilisateur ne se fait pas avec du logiciel libre, c'est contradictoire avec les droits conférés par la licence du logiciel libre (exécuter, étudier, modifier, redistribuer).

Au niveau européen, quel est le poids de l'April ? Toutes les lois proviennent de directives, un positionnement européen ne vaudrait-il pas mieux ?

FC : Dans l'absolu il faudrait être à la source. Cela n'étant pas possible, il nous faut décider à quel niveau nous pouvons encore être le plus efficace. Il nous paraît utile d'agir en France. Lorsque le Conseil d'Etat nous donne raison, c'est que l'on peut encore jouer un rôle. La mobilisation de l'opinion reste plus effective dans un cadre national. Pour le reste nous sommes en contact avec d'autres associations. Cela ne nous empêche pas de conserver l'objectif d'avoir 15000 membres et une dizaine de permanents d'ici 5 ans. Ce développement n'est pas absurde, le développement de la mobilisation pour le libre se fait par paliers. Ce sont d'abord quelques parlementaires qui nous ont aidé, puis l'opinion publique a suivi. En 2005, l'April comptait 200 membres, aujourd'hui nous en avons 5000.

AXC : La mobilisation de l'opinion est importante car les gens se rendent comptent que le numérique n'est pas virtuel ; cela permet d'exercer de nombreuses libertés bien réelles : liberté d'expression, droit à l'information, liberté de communication. Même si le numérique n'est pas palpable, il peut y avoir une oppression. En Chine, les tentatives de filtrage et de blocage sont basées sur la morale et des considérations politiciennes, et non sur des questions d'ordre public ou de sécurité de l'État. Les dérives que l'on se permet dans le numérique ne pourraient être accomplies dans le réel.

Comment êtes vous venus chacun au logiciel libre ?

FC : J'ai un peu par hasard des études à l'Université Paris VIII de Saint-Denis, je voulais faire des mathématiques et des sciences sociales. Mais en fait il y avait une forte composante informatique. Nous faisions de l'informatique sur des systèmes Unix sans restrictions utilisateur, Windows était totalement banni. Puis un enseignant a fini par nous expliquer que les logiciels que nous prenions d'Internet était libres.

Richard Stallman est venu à Paris VIII en 1991. On s'attendait à une conférence technique et en fait il commence à nous parler de liberté-égalité-fraternité. Au fur et a mesure nous avons commencé à comprendre les aspects sociétaux du logiciel libre. On a envoyé un mail à Stallman. Depuis 12 ans je fais de la sensibilisation, de l'action politique dans le sens «vie de la cité» et moins de technique et c'est ce qui m'intéresse.

AXC : Depuis moins longtemps, en 2005. J'ai un frère informaticien qui fait du libre depuis une dizaine d'années. À cette époque je travaillais avec mon père, alors député, qui s'était déjà intéressé à la question des brevets logiciels. Nous étions déjà utilisateurs, mais je n'avais pas encore mesuré la dimension sociétale du Logiciel Libre. Au moment de DADVSI nous avons commencé à recevoir quelques mails très formatés, plutôt comme des spams, à la permanence parlementaire ; puis nous avons reçu des mails personnalisés à la rentrée 2005. Le message était toujours aussi complexe à comprendre, mais avait pris une véritable consistance. Ça a tiré la sonnette d'alarme. De là j'ai dévoré les dossiers : DRM, interopérabilité etc. C'est là que j'ai compris la portée politique du logiciel libre et ce qu'il y avait derrière.

Je suis resté en contact avec l'April que j'ai fini par rejoindre en 2007 pour faire cela à plein temps. Promouvoir et défendre le Logiciel Libre est très motivant, car on peut défendre une vision de la société dans un domaine encore peu prisé des politiques, tout en obtenant des résultats concrets.