Interview de Nicolas Julien, Ingénieur et Economiste
Par Debat Libre le mercredi 20 mai 2009, 10:33 - Intervenants - Lien permanent
Nicolas Julien
est chargé de recherche au département économie et sciences humaines de
Télécom Bretagne ainsi
qu'animateur du réseau MARSOUIN.
Ingénieur de formation, et docteur en économie depuis 2001, il a soutenu une
thèse sur l'Impact du logiciel libre sur l'industrie informatique.
Entretien avec Nicolas Julien réalisé le 30 avril 2009 à Paris
Comment vous êtes vous intéressé au logiciel libre ?
Ce sont mes amis à l’école d’ingénieur qui m’y ont initié. J’avais comme
projet de faire une thèse sur l’économie d’Internet en 1996-1997. C’était donc
un sujet de curiosité et non un besoin pratique.
Parler d’économie du logiciel libre a-t-il un sens ?
Il y a différents angles d’attaque :
- Si la question est de savoir si l’analyse économique s’applique à la filière du logiciel libre, la réponse est positive. Le libre n’est jamais qu’une branche d’une filière.
- Ensuite il est possible d’analyser les business models : comment les entreprises s’organisent, que font-elles lorsqu’elles utilisent du logiciel libre ? C’est donc plus proche du marketing que de l’économie.
- On peut également s’intéresser aux individus et à leurs incitations à utiliser un logiciel libre. Cela passe par la définition des utilités qu’ont ces individus calculateurs.
A mon niveau, j’utilise la théorie économique pour expliquer l’engagement
des individus et des entreprises dans le logiciel libre. Cela passe par la
compréhension des business models mis en place ainsi que leur cohérence.
A partir de ces business models, comment gagne-t-on de l’argent dans l’économie du libre ?
Pour étudier cette question il faut distinguer trois métiers :
- de service : la traduction technologique d’un besoin
- d’éditeur de produits : la vente de logiciels spécialisés (jeux, solutions pour entreprises…)
- de constructeur de plates-formes : la fourniture de logiciels
Ainsi trois visions du logiciel libre sont possibles. Dans chaque cas, la façon d’utiliser le libre et de coopérer avec la communauté diffère :
- Le cas d’une entreprise de services venant voir une entreprise ayant des besoins informatiques. Ce sont par exemple Cap Gemini ou IBM services qui ont de multiples compétences, installent le nécessaire et répondent aux besoins. Leur compétence réside dans la compréhension des différents métiers et dans la maîtrise des technologies. A leur niveau, le logiciel libre ne représente qu’une bibliothèque logicielle dans laquelle ils piochent. Le recours au libre ou à des briques n’est qu’une option. Cela dit c’est un montage complexe et plus le degré de technologie est élevé, plus l’entreprise aura intérêt à participer au processus.
- L’entreprise qui fabrique des produits : MySQL est spécialisé dans une technologie et ses utilisateurs peuvent avoir des besoins précis ou d’assurance. C’est un métier classique d’éditeur dans le fond : édition, maintenance, organisation d’une communauté pour avoir des retours. Le libre facilite les contributions et l’entreprise, en arbitrant, gère ce processus d’édification du logiciel. Il existe un continuum entre les entreprises de services et les éditeurs.
- Enfin le constructeur de plates-formes est un peu différent, car un logiciel requiert des agrégations de logiciels. C’est un véritable écosystème de logiciels qui fonctionnent ensemble : système, suite bureautique etc. La garantie de l’ensemble (assistance, adaptation aux besoins et assurance) et son évolution sont la base du modèle. Le libre permet d’externaliser l’intégration : un fabricant MySQL va s’occuper du paquet sur Red Hat, libre ensuite à Red Hat de proposer une version finale.
Des entreprises ne peuvent-elles faire que du libre - par idéologie
en quelque sorte ?
En fait, la question propriétaire ne veut rien dire, la question pertinente est celle de la rémunération. Economiquement, vendre un logiciel avec un abonnement de maintenance sur 3 ans équivaut à vendre une licence de logiciel valable 3 ans avec une garantie de maintenance. Dans un cas est vendu un logiciel avec une garantie de maintenance et dans l’autre une garantie de maintenance. Finalement ce que le client achète est la possibilité d’utiliser le logiciel et la garantie.
Certes, le libre est un phénomène de licences, mais il s’agit avant tout d’une organisation de production, une relation avec l’utilisateur et le client, ainsi que des stratégies de plus en plus complexes de vente de services ou d’une partie du produit. Et à l’inverse, un marché trop étroit va favoriser la diffusion en propriétaire.
Pour revenir à la question, peut-on avoir des entreprises qui ne font que du
libre ? C’est à mon avis très difficile. Un éditeur de logiciels libres
peut ne faire que du libre : Zope par exemple. A contrario une entreprise
de services va avoir du mal à ne pas se plier aux souhaits de ses clients qui
peuvent vouloir du Windows. En fin de compte cela n’a pas grand sens ; la
mise en pratique de tous ces débats de propriété intellectuelle via des
stratégies de valorisations affine toujours les contrastes.
Qu’est ce qui justifie économiquement que des utilisateurs professionnels migrent vers des solutions libres ?
D’abord il faut resituer le logiciel libre dans ce qu’il est. Derrière le discours libéral, existent des professionnels de l’informatique qui ont des problématiques avancées. Lorsque Richard Stallman dit que le logiciel libre est la liberté d’information, il le pense, mais ce n’est pas fondamental. A l’inverse Linus Torvalds dit que le libre est techniquement meilleur parce qu’il est ouvert.
Historiquement, les communautés de logiciels libres sont les mieux
organisées et les plus habituées à produire coopérativement, ouvertement et à
moindre coût. L’arrivée d’Internet, basé sur le libre, a permis à ces
communautés de mettre en avant les bénéfices de leur modèle. En parallèle les
entreprises ont constaté les intérêts supplémentaires du libre : nouveau
modèle d’organisation, indépendance par rapport aux fournisseurs de
technologie, adaptation aux besoins plus fine et à un coût inférieur. Enfin le
business constitué autour du libre, notamment autour des services, a fini par
se greffer sur cette diffusion lente et sans trop de moyens.
Comment peut-on quantifier cette progression du libre, y a-t-il des indicateurs valables ?
C’est extrêmement difficile d’avoir des indicateurs valables et cela pour plusieurs raisons :
- D’abord les entreprises qui font du libre ne sont pas une catégorie de l’INSEE.
- Au niveau des utilisations parle-t-on de chiffre d’affaires régénéré ? Ce sont souvent des stratégies mixtes et il s’agit d’une prestation complète. Dissocier ce qui relève du libre est extrêmement difficile. Même savoir quelles technologies sont utilisées dans les entreprises est complexe : des logiciels ou technologies peuvent être employées en sous-marin.
- On peut se fier à des indicateurs secondaires : nombre d’articles dans la presse spécialisée ou grand public, mais c’est imprécis et ne rend compte que de l’importance culturelle du phénomène.
- Ensuite des cabinets de conseil qui vont interroger les grands comptes et analyser leur stratégie.
La crise peut-elle être une opportunité de développement pour
l’économie du logiciel libre ?
C’est difficile de répondre. Si il n’y a que le prix, l’exemple des Netbooks montre que les entreprises privées savent répondre en baissant leurs prix. L’argument prix ne justifie pas l’utilisation des logiciels libres. Qui plus est le coût des licences est souvent assez faible dans un Total Cost of Ownership (TCO). Les arguments doivent donc être qualitatifs.
Cependant les entreprises seront plus sensibles à leur projet informatique
et seront plus disposées à discuter des possibilités, sans pour autant changer
fondamentalement la donne.
Quel avenir peut-on dresser pour le logiciel libre ? Vous venez de dire que la distinction entre libre et propriétaire était économiquement peu pertinente, qu’en est-il lorsque l’on dresse les perspectives d’évolution globalement ou par secteurs ?
Il faut réfléchir en termes de produit et d’effet réseau. En raison des rendements croissants d’adoption, sur certains domaines il y a peu de plates-formes qui se maintiennent. Déjà Linux et Free BSD ont marginalisé les Unix privés. Donc à terme sur les Unix il va rester Linux, BSD sur les niches technologiques et puis Windows à peu de choses près.
Sur les secteurs où il y a des technologies avancées, des effets de réseau forts et une innovation constante, le logiciel libre va s’imposer.
Dans le domaine des jeux, le libre ne perce pas. D’une part il y a plus d’utilisateurs que de membres de la communauté ou d’utilisateurs experts. D’autre part il n’y a qu’un faible intérêt à créer des innovations propres au programme, bien que l’on puisse ajouter des scenarii. Le libre est donc favorisé par la possibilité de sous-traiter ou d’externaliser certaines parties du logiciel, il faut donc distinguer par marché.